par Chari Rosario Vargas Carmona

Professeure en Master de Neuro-thérapie du travail, Université Pablo de Olavide (Séville) ; professeure au Centre de Formation Philippe Campignion (Espagne).

Et si les fameuses « compensations » n’étaient pas des défauts à corriger, mais l’ingénieuse solution que trouve le système nerveux pour persévérer dans son être ? Un regard croisé entre la méthode G.D.S. et la neurologie, à partir de l’exemple de l’hémiplégie.

Il est intéressant de constater, après tant d’années d’admiration pour le sens de l’observation dont Godelieve Denys-Struyf a fait preuve, à quel point ses observations restent d’actualité et prennent tout leur sens, aujourd’hui, dans la compréhension du « mouvement » telle que l’éclairent les neurosciences. La biomécanique développée par le travail minutieux de Philippe Campignion ne fait qu’ajouter la dimension fonctionnelle nécessaire à une approche globale de l’individu au niveau structurel.

Le lien que j’ai pu établir entre les familles de muscles proposées par Godelieve Denys-Struyf, analysées au détail près par Philippe Campignion, et le monde de la kinésithérapie spécialisée en neurologie, découle de tout ce que « j’ai désappris » — mais aussi de ce que j’ai appris auprès de Juan Anaya Ojeda, directeur du Master de kinésithérapie en neurologie de l’Université Pablo de Olavide de Séville.

Le corps est langage

Les chaînes musculaires introduisent des notions claires et pertinentes qui permettent au kinésithérapeute structurel de comprendre l’individu dans sa globalité, tout en s’accordant avec les thérapies systémiques. Ce concept puise son originalité dans le lien qu’il établit avec le comportement psychologique. Pour Godelieve Denys-Struyf, le corps est langage : il exprime nos émotions et nos manières d’être. Nos muscles en sont les outils, regroupés en familles spécifiques, chacune associée à un comportement psychologique particulier. Leur activation, en des points que la méthode G.D.S. nomme « pivots primaires des pulsions », génère un déséquilibre du corps dans des directions de l’espace spécifiques — un langage corporel qui, dans un schéma physiologique, permet l’adaptabilité du sujet à son milieu.

Le bipède que nous sommes devenus est alors contraint de se rééquilibrer en se suspendant aux muscles les mieux placés pour contrer le déséquilibre. Mais si celui-ci subsiste, ces muscles peuvent progressivement constituer de véritables chaînes de tension myo-fasciale, susceptibles d’enfermer le corps dans une attitude. Tous ces enchaînements interagissent : on parle de penta-coordination entre AL, PL, AM, PM et PA-AP.

Attitude classique de l'hémiplégique
Attitude classique de l’hémiplégique

Le problème des degrés de liberté

J’aborderai aussi l’un des principaux mystères des neurosciences : le problème des degrés de liberté. « Le système nerveux est fait de mouvement » (Llinás, Le cerveau et le mythe du Moi). Il y a bien sûr des muscles agonistes et antagonistes, mais tout ne se réduit pas à activer tel ou tel muscle — trop de travail pour un système qui se fonde sur la loi du moindre effort. Le cortex n’intègre pas des mouvements analytiques, mais des systèmes complexes d’interaction entre chaînes articulaires et musculaires, par l’activation de synergies spécifiques. On parle de modèle systémique, qui ne peut être réduit à de simples théories hiérarchiques où le réflexe serait le plus bas niveau et le cortex le plus haut.

L’utilité des compensations

Comme le dit Philippe Campignion, « nous tombons toujours du côté vers lequel nous penchons » — et notre système nerveux doit à tout prix l’éviter, tout en maintenant la tête au point le plus élevé du corps. Face au besoin de s’adapter, il sollicite (recrute) les chaînes musculaires pour y parvenir. Lorsque nous observons une personne après une lésion cérébrale acquise, gardons-nous de la dévaloriser : elle utilise le seul moyen fonctionnel dont dispose le système nerveux pour s’organiser avec ce qui reste.

« Le désir est l’essence même de l’homme, c’est-à-dire l’effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être. » — Spinoza

Ainsi les fameuses « compensations » sont d’une grande utilité pour l’équilibre du corps. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas les limiter — mais à condition de proposer d’autres options, pour que le système nerveux puisse accepter l’utilité des actions que nous lui suggérons. Comme l’exprime Dominique Chaland, lorsque nous constatons des empreintes d’une activité des chaînes antéro-latérales, il s’agit de la meilleure option dont disposait le système à ce moment précis — et derrière ces empreintes, il y a souvent un vide d’AM.

Le cas de l’hémiplégie

Chez les patients victimes d’une lésion cérébrale, le schéma qui s’installe le plus facilement est celui des chaînes antéro-latérales. Ce n’est pas une pathologie en soi, mais l’ultime option de ce qui reste : une solution rapide consiste à installer une « jambe de bois » et un système de suspension à l’aide du membre supérieur, pour pouvoir se déplacer. Nous sommes des êtres relationnels — quel meilleur choix que d’utiliser notre axe relationnel pour nous reconstruire un axe vertical ?

AL et PL sont des antagonistes complémentaires : PL prend point fixe en haut, AL en bas. AL peut s’organiser pour recruter, par un ingénieux recours à l’inversion de point fixe : en atteignant le temporal gauche et en le fixant, elle nous tient et maintient la tête au sommet du corps — au prix, parfois, d’une « tête dans les épaules ». L’AL devient en quelque sorte notre PA, et remplace notre AM en tentant de la stabiliser : une solution vraiment ingénieuse.

Les chaînes antéro-latérales et l'attitude correspondante — dessins de Godelieve Denys-Struyf
Les chaînes antéro-latérales et l’attitude correspondante — dessins de Godelieve Denys-Struyf

Lors des premières phases, tout repose sur l’hypotonie de l’hémi-corps lésé. Le grand dorsal, représentant majeur, suspend le membre inférieur et procure un point fixe en haut aux tibiaux, pour faire avancer la jambe sans recourir aux extenseurs ; la cheville se bloque et sert de point d’appui. Le membre supérieur, qui pèse et engendre une douleur d’épaule, s’enroule à partir de la main et se rapproche de la ligne médiane : il se met au service de l’axe vertical, au détriment de la main-outil. Les faisceaux claviculaires du grand pectoral, puis les sterno-cléido-mastoïdiens, sont recrutés pour assurer l’« horizontalité » du regard (fonction hégémonique).

Ce jeu complexe de compensations n’a d’autre but que de permettre au corps de retrouver, autant que possible, un équilibre perdu, et de replacer nos récepteurs — surtout visuels — prêts à capter le milieu et à créer des stratégies en reliant les « activants » et les « exécutants » (Shumway-Cook & Woollacott, Motor Control). Cet article n’est qu’un début : il ne tient qu’à nous de poursuivre, en nous posant les bonnes questions.

Commentaire de Philippe Campignion

L’article de Chari Vargas nous amène sur un terrain différent de celui où nous intervenons d’habitude. Nous avons encore beaucoup à apprendre du système nerveux central ; ne reconnaissons-nous pas que le muscle n’est qu’un exécutant ? Cet article me ramène aux patients victimes d’hémiplégie que l’on me confiait en début d’exercice : l’attitude du côté atteint correspond point par point aux empreintes d’une chaîne antéro-latérale. Je n’ai jamais trouvé de solution miracle pour contrer la spasticité — je me souviens toutefois d’un patient chez qui elle disparaissait presque lors de ses séjours dans le sud de l’Espagne, au point de rejouer à la pétanque… Il me semble utile de reconsidérer la vision que beaucoup de thérapeutes ont de ces chaînes de défense antéro-latérales, qu’ils se précipitent d’étirer : si l’on ne propose rien à la place, leur inhibition n’aboutira pas au résultat escompté. Godelieve Denys-Struyf ne nous a-t-elle pas dit que toutes les techniques sont bonnes… à condition d’être adaptées aux patients ?

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Article initialement paru dans Accordages n°11, la revue des praticiens de la méthode G.D.S., 2nd semestre 2019.

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